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Antennae Vol. 9, no.3, Automne 2002 |
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Bien peu de choses sont connues quant à la vulnérabilité et aux besoins en matière de conservation de la majorité des espèces d’insectes (New 1999). À l’heure actuelle, face à l’immense diversité entomologique, et faute de plus de temps et de ressources humaines et financières à y consacrer, des espèces pourraient disparaître avant même d’avoir été répertoriées (Samways et Lockwood 1998) ou qu’on ait même eu le temps de trouver des arguments valables pour les protéger. Si l’extirpation locale et l’extinction définitive d’espèces sont des phénomènes naturels (Diamond 1984 ; Fahrig et Merriam 1994) qui s’inscrivent dans le processus évolutif, il semble a priori que le rythme actuel d’extinction soit plus élevé que le rythme naturel présumé (jusqu'à 1 000 à 10 000 fois plus rapide, selon Edwards et Abivardi 1998). Pendant ce temps, on ne peut que spéculer sur le nombre approximatif global d’espèces composant l’entomofaune - entre 8 et 13 millions (Green 1998). Les spécialistes en conservation, eux, peinent à faire passer leur message auprès du grand public, des décideurs politiques (Prance 2000), et parfois même jusque dans les officines des ministères, là où sont prises les décisions relatives aux choix des espèces à protéger ou à la répartition des budgets alloués à telle espèce ou tel groupe d’espèces. En matière de conservation, vis-à-vis l’opinion publique, il faut pratiquement en venir à considérer les espèces en compétition les unes avec les autres pour accaparer la reconnaissance, l’attention nécessaire à l’obtention de crédits pour mieux les étudier et envisager les moyens pour garantir leur maintien à long terme. Globalement méconnus, souvent mal aimés (Lawton 2001), perçus soit comme des espèces nuisibles ou des ravageurs agricoles (Samways et Lockwood 1998), soit comme des espèces bénéfiques pour leur rôle utilitaire en matière de contrôle biologique (Lawton 2001), plusieurs ordres d’insectes n’ont pas bonne presse et, il faut l’avouer, ne peuvent compter sur la «cote» d’amour dont bénéficient d’autres classes, tels les oiseaux par exemple. Insecta contre Aves Du côté de l’entomofaune, avec un effectif prudent de quelque 950 000 espèces (Green 1998), on ne retrouve que 589 espèces (soit 0,03 % des espèces) sur la même liste rouge (IUCN 2000). Cette disproportion semble illustrer assez bien l’ampleur de l’écart qui sépare les deux classes en termes de connaissances scientifiques et de reconnaissance publique. De façon réaliste, il faut admettre que des facteurs extrinsèques aux seuls critères biologiques ou écologiques dictent parfois, sinon souvent, les actions de conservation : des facteurs économiques, sociologiques ou politiques interfèrent fréquemment dans le champ de la biologie de la conservation (Edwards et Abivardi 1998). À ce chapitre, le capital de sympathie d’une espèce dans l’opinion publique est un facteur de poids dans les décisions de conservation (Simberloff 1998). Dès lors, il faut être en mesure d’identifier au sein des insectes le groupe d’espèces le plus apte à pouvoir rapidement gagner la faveur populaire et à concurrencer efficacement ces espèces vedettes, charismatiques, des groupes de vertébrés (New 1997 ; Simberloff 1998). Premier atout des Lépidoptères : leur capital de sympathie Un des plus ambitieux programmes de conservation pour un insecte, celui d'un ornithoptère, la Reine Alexandra, Ornithoptera alexandra, en Papouasie, Nouvelle-Guinée, illustre bien l’engouement et la mobilisation dont les Lépidoptères peuvent faire l’objet (New 1997 ; New 1999). D’autres exemples du potentiel marketing des Lépidoptères pour la conservation nous proviennent d’Amérique du Nord cette fois. D’abord, Euphilotes enoptes smithi (Smith’s blue butterfly) est le seul insecte à figurer sur la liste des espèces à statut spécial dans le cadre d’un projet d’aménagement autoroutier sur la côte californienne (California Department of Transportation 2001a). Puis un papillon damier, Euphydryas editha quino (Quino Checkerspot butterfly), a obligé le Département des transports de Californie à documenter davantage le statut de l’espèce dans le corridor prévu pour la construction de tronçons de route dans le sud de l’État, les nationales 125 (U.S. Department of Transportation, 2000) et 905 (California Department of Transportation, 2001b), et à proposer une série de mesures de mitigation pour minimiser les impacts sur l’habitat. De telles espèces vedettes peuvent ainsi servir d’espèces parapluies (New 1997) de manière à assurer la protection d’habitats pour toute une cohorte d’autres espèces moins médiatisées, mais non moins importantes (Simberloff 1998 ; New 1999). Le potentiel d’attraction des Lépidoptères pourrait aussi susciter, par effet d’entraînement, une augmentation du capital de sympathie envers d’autres groupes moins connus de l’entomofaune (New 1999). Mais il ne suffit pas de susciter l’empathie populaire envers une espèce pour en faire un outil de conservation efficace. D’autres critères doivent être pris en considération. Second atout des Lépidoptères : leur potentiel à titre d’espèces indicatrices À ce titre, un ordre comme les Orthoptères pourrait, tout aussi bien que les Lépidoptères, fournir de bons indicateurs (Riede 1998 ; Samways et Lockwood 1998), mais le fait que ceux-ci soient bien souvent perçus comme des ravageurs risquerait peut-être de nuire, dans la perception populaire encore une fois, à la reconnaissance de leur importance comme indicateurs. Par contre, les Lépidoptères pourraient jouer ce rôle, dans la mesure où, en plus de leur capital de sympathie, plusieurs espèces répondent aux quatre critères énoncés par Andersen (1999). Mais encore faut-il que l’on s’entende sur ce que l’indicateur est justement censé indiquer (Simberloff 1998 ; Andersen 1999). Dans la littérature, il y a confusion sur le terme ; on l’utilise autant pour détecter des patrons de richesse d’espèces que pour fournir des indices de qualité d’habitat (Andersen 1999). Pour éviter cette confusion, nous utiliserons ici le terme d’indicateur dans le contexte proposé par Andersen (1999), où l’indicateur biologique sert à détecter et mesurer les impacts et les stress environnementaux anthropiques sur les systèmes écologiques. Dans ce cadre, un bon indicateur devrait ainsi permettre de pouvoir départager l’effet anthropique du «bruit naturel» soit la variabilité naturelle des écosystèmes (Andersen 1999). Les grands impacts anthropiques - tels l’accroissement de la concentration de CO2, la perte et la fragmentation d’habitats - provoquent des changements écologiques globaux, lesquels ne sont pas sans effet sur la diversité biologique (Vitousek 1994). Les Lépidoptères pourraient être des bio-indicateurs efficaces pour détecter et suivre certains de ces impacts (Parmesan 1996 ; Woiwod 1997 ; Corke 1999 ; Bale et al. 2002). Dans un boisé à proximité de Londres, Epping Forest, Corke (1999) a mesuré l’impact de la pollution atmosphérique sur des Lépidoptères se nourrissant d’exsudations de sève et de miellat de pucerons. Les adultes de cette guilde montrent une sensibilité significative aux taux de particules en suspension qui se déposent sur les feuilles, branches et troncs des arbustes et arbres où ils se nourrissent, alors que les populations de Lépidoptères de la guilde nectarifère qui fréquentent le même endroit ne semblent pas affectées par ce facteur. L’extinction locale puis la recolonisation dans ces bois des papillons lécheurs de sève et de miellat sont corrélées avec les variations des taux de pollution atmosphérique enregistrés à Londres entre 1825 et 1905 : 12 des 15 espèces disparues l’ont été durant le XIXe siècle, lors d’une période d’accroissement de la pollution atmosphérique dans la région (Corke 1999). Puis, à la suite de la diminution de l’utilisation du charbon au profit du gaz et de l’électricité, les taux de particules en suspension ont progressivement diminué au cours du XXe siècle et six espèces disparues ont depuis recolonisé ces bois (Corke 1999). La sensibilité à un tel phénomène, combinée à la capacité de pouvoir compter sur des données historiques ou faciles à récolter, sont des points importants pour considérer les Lépidoptères comme des indicateurs pertinents et pratiques. Les lépidoptères pourraient aussi nous permettre de suivre une autre grande conséquence des impacts globaux anthropiques : le réchauffement climatique. Selon Parmesan (1996) et Woiwod (1997), le réchauffement de la température moyenne du globe affecterait déjà la distribution de certains Lépidoptères. Par le biais d’une revue de littérature sur l’ensemble des effets qu’une hausse globale des températures pourrait avoir sur les insectes phytophages, Bale et al. (2002) soulignent que des modifications des durées des cycles de vie, des taux de croissance des populations, des patrons de dispersion et des aires de distribution pourraient être observées. Par contre, la complexité des interactions biotiques et abiotiques à l’échelle des espèces rend difficile l’interprétation des effets climatiques sur les communautés (Bale et al. 2002). Toutefois, considérant que les Lépidoptères sont parmi les groupes d’insectes dont on possède le plus de connaissances scientifiques et qu’ils se retrouvent dans tous les écosystèmes terrestres (New 1997 ; Woiwod 1997), il s’avérerait intéressant de suivre leur abondance et leur distribution pour tenter de mesurer les impacts des changements à venir et les utiliser comme baromètre de l’environnement. Le meilleur «outil de vente» pour la conservation des insectes Mais, paradoxalement, cette incertitude est peut-être le meilleur «outil de vente» pour la conservation des insectes. La stratégie la plus efficace pour tenter de convaincre de la nécessité de conserver l’entomofaune consiste justement à utiliser les lacunes dans les connaissances entomologiques comme levier de persuasion. Le message le plus porteur à véhiculer : il faut protéger les insectes dans la mesure où notre ignorance à leur endroit risque de nous faire passer à côté d’indicateurs potentiellement intéressants de l’intégrité des écosystèmes, de la santé globale de la biosphère et de menaces donc, encore plus directes, à la santé humaine (Edwards et Abivardi 1998). En clair. il faut retourner les lacunes actuelles de connaissances à l’avantage de la conservation des espèces : faire la démonstration que les pertes actuelles d’espèces pourraient avoir des répercussions futures encore difficiles à prédire (Edwards et Abivardi 1998). En élaborant l’argumentation de la conservation des Lépidoptères (et de l’ensemble des ordres) autour d’un bénéfice tangible, immédiat, pour les populations humaines, il pourrait de la sorte s’avérer plus facile de convaincre. La reconnaissance que la biodiversité est une ressource essentielle - fonctionnelle - à la survie de l’espèce humaine sur la planète est un argument de plus en plus utilisé (Edwards et Abivardi 1998). À ce chapitre, les insectes - de par leur abondance, leur diversité, leur distribution et la rapidité de leur cycle de vie - peuvent nous permettre d’isoler, plus efficacement et plus rapidement que les autres taxons, les impacts anthropiques sur la variabilité des processus naturels (Andersen 1999). Les enjeux de conservation nous commandent d’agir à court terme (Soulé 1986) ; les changements globaux induits par les populations humaines nous forcent à des actions rapides (Vitousek 1994) ; et certains groupes d’insectes pourraient être des outils précieux pour tenter de répondre à ce défi (Andersen 1999 ; Lawton 2001).
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