Antennae Vol. 9 no. 2 Printemps 2002

Le point sur l’utilisation de la lutte biologique et intégrée
en serriculture ornementale au Québec


Liette Lambert

Introduction

Maintenant bien implantée dans la culture légumière sous serre, la lutte biologique s'étend plutôt lentement en ornemental. Des essais sont réalisés sur de petites surfaces, mais le désir de produire dans des conditions de serres limitant l'usage des pesticides est présent chez un nombre croissant de serristes ornementaux, principalement pour des raisons de santé et de bien-être. Les lacunes et les contraintes sont toutefois importantes pour son implantation et son développement. C'est ce dont nous discuterons dans ce document, tout en faisant le bilan des essais réalisés en serriculture ornementale au Québec.

CONTRAINTES

Pesticides

Au Canada, en comparaison avec les États-Unis et l'Europe, très peu de pesticides homologués et un seul biofongicide, Streptomyces griseoviridis (Mycostop par Kemira), sont compatibles avec la lutte biologique. Pire, nous n'avons encore aucun bioinsecticide pour lutter contre les ravageurs en serre. Tout une contrainte qui n'a rien de sécurisant pour les utilisateurs et qui ne facilite pas l'adoption de la lutte biologique et l'accès aux « sorties d'urgence » quand le contrôle échoue. Même si une partie de la production s'est déroulée sous l'œil bienveillant des auxiliaires, cette lutte doit souvent se terminer par l'usage d'un pesticide, ce qui en décourage plus d'un.

Les chartes de compatibilité des pesticides avec les auxiliaires sont des outils importants pour les serristes et sont surtout fournies par les compagnies d'agents de lutte biologique. Cependant, les données peuvent différer entre elles de façon notable. C'est ainsi qu'on aura parfois à choisir entre 7 jours et 30 jours de délai avant l'introduction des auxiliaires, délai applicable en conditions normales de culture. Lorsque la ventilation est réduite et que la luminosité est faible, les pesticides se dégradent plus lentement. On doit alors présumer que le délai est plus long, jusqu'à le doubler. Aucune charte n'en fait mention.

Les résidus de pesticides sur les boutures sont une autre problématique préoccupante qui peut nuire à l'implantation de la lutte biologique. Nous savons qu'Encarsia est très sensible aux résidus de pesticides. Comment savoir lesquels furent appliqués sur les boutures? Une meilleure communication entre propagateurs et serristes est nécessaire. Pourrait-on penser que les propagateurs fournissent éventuellement un passeport phytosanitaire?

Coût de la lutte biologique / Qualité et disponibilité des auxiliaires

Nous savons que la lutte biologique est plus dispendieuse à utiliser dans la plupart des productions ornementales ($1.50 - $4.00/m2), parce que le faible niveau de tolérance des ravageurs implique des introductions répétitives à des taux élevés. En plus, le prix des auxiliaires au Canada est souvent supérieur à celui des pays d'Europe et des États-Unis.

La qualité des auxiliaires est un aspect extrêmement important. Comment savoir si un ralentissement des activités de l'auxiliaire est relié à l'environnement, à la luminosité, aux pesticides, à la prédation intraguilde (entre prédateurs), etc. Des techniques d'évaluation simples, rapides, fiables et utilisables par le serriste font actuellement l'objet d'expérimentations au Canada. C'est un outil qui va sécuriser l'utilisateur, en lui permettant de vérifier sommairement la qualité du matériel vivant.

Mode d'emploi / Formation et encadrement technique

Les compagnies devraient fournir plus d'informations sur la façon d'introduire les auxiliaires sur les plantes et dans la serre. Pour un néophyte ou lors d'essai d'un nouvel auxiliaire, la réussite est faite de ces multiples détails. C'est ainsi qu'on a pu observer des cas d'échecs avec Encarsia parce que les cartons avaient été suspendus bien plus haut que les plantes infestées d'aleurodes. Des sachets d'Amblyseius cucumeris déposés au sol et moisis, d'autres non perforés par la compagnie sont des exemples anodins qui font rire mais qui se sont produits par manque d'information. Bien d'autres exemples pourraient être énumérés. Retenons que l'information règle bien des incompréhensions.

Les cours de formation adaptés aux professionnels et aux serristes sont déficients. Les compagnies, les institutions d'enseignement et le gouvernement doivent rallier leurs forces pour offrir une bonne formation. Il faut augmenter le nombre de formateurs, leur fournir de bons outils, de bons guides. Ce travail est encore en chantier mais doit se concrétiser pour améliorer la diffusion et l'adoption de pratiques de lutte biologique. L'encadrement des professionnels est un maillon important pour la réussite de la lutte biologique.

Essais / Expérimentation

La plupart des travaux d'expérimentation et de mise au point technique sont réalisés par les serristes, en l'absence de projets subventionnés de recherche et de transfert technologique. Ceci augmente le coût de production et freine l'expansion de la lutte biologique. Tout le monde est sur le banc de l'école (serristes, conseillers techniques, distributeurs, compagnies). Néanmoins, on partage sans hésitation ses bons coups et ses mauvais coups.

Marketing et éducation

Les consommateurs ne sont pas sensibilisés à un produit ornemental sans pesticide ou pouvant contenir à la fois parasitoïdes et ravageurs. Il est cependant possible et souhaitable d'en faire la promotion dans plusieurs productions excluant les potées d'intérieur et les plantes vertes. Il y a nécessité de travailler sur un logo identifiant clairement l'usage d'agents de lutte biologique afin de positionner le produit sur le marché tout en éduquant la clientèle. Certains ont développé leur propre logo. Il y a donc toute une éducation à faire, aux deux bouts de la chaîne, du producteur au consommateur.

Dépistage

Les techniques de dépistage, les seuils de tolérance et d’intervention sont très variables d'un serriste à l'autre, d'une production à l'autre. Ici encore, le manque d'information et d'expérimentation ne facilite pas le transfert. Tous les concepts de plantes réservoirs (syn : plantes relais; « banker plant ») et de plantes trappes (syn : plantes indicatrices; « trap plant ») s'appliquent encore difficilement puisqu'on commence à peine à les expérimenter. Quant au dépistage sur pièges collants jaunes et par des frappes sur hampes florales, les données se font rares et les seuils de tolérance et d'intervention sont tellement variables que chacun y va de sa propre recette.

Diversité

Face à une grande diversité de végétaux et à grande échelle, la lutte biologique devient risquée, compliquée et coûteuse. Elle est souvent localisée à une partie de la production et sur certaines espèces. La diversité des auxiliaires est toujours souhaitable, mais on en connaît encore bien peu sur le sujet.

LES DIFFÉRENTES PRODUCTIONS

Annuelles et paniers suspendus

Ces productions de courte durée (2 à 4 mois) font rarement l'objet d'infestation généralisée. En dehors des mouches noires qui sont présentes dès le semis, les autres ravageurs arrivent plus tard et infestent généralement par foyer localisé. Le contrôle des mouches noires est d'ailleurs le plus bel exemple de réussite en ornemental avec l'utilisation de Hypoaspis spp. en premier lieu et de Bt var. israelensis ou Steinernema spp. lorsque les populations augmentent.

Comme les pucerons et les aleurodes arrivent tard durant la production (mi- à fin avril), soit peu de temps avant la vente, la lutte est plutôt chimique. Par contre, les quelques foyers d'infestation de tétranyques qui se développent se contrôlent très bien avec Phytoseiulus persimilis. Pour les thrips, le contrôle demeure toujours périlleux quoique Amblyseius cucumeris réussit à maintenir les populations basses dans la plupart des essais (ex. : géranium zonal, impatiens de Nouvelle-Guinée). Cependant, la prévention est le mot d'ordre avec l'application de chaux hydratée au sol qui est devenue une pratique courante. Comme les thrips sont vecteurs des virus INSV/TSWV, on les garde à l’œil et on évite une augmentation des populations. Mais tout le concept de plantes indicatrices de virus (ex. : cultivars de pétunias) et de ravageurs gagne à être popularisé. Il faut apprendre à observer d'abord les plantes et les cultivars les plus attractifs. Vu la diversité des plantes annuelles, le dépistage immédiat des foyers d'infestation permet d'éviter des explosions de populations et permet des interventions chimiques rapides et localisées.

Dans la lutte aux thrips, des essais sur Draceana ont donné d'excellents résultats avec Hypoaspis spp., Amblyseius cucumeris et une introduction de Orius insidiosus. Grâce à des visiteurs présents à l'état naturel autour des serres tels que Orius et chrysopes, les populations de pucerons et de tétranyques sont demeurées stables sans introduction d'auxiliaires.

Potées fleuries

La liste de potées fleuries sur lesquelles la lutte biologique a surtout été expérimentée est courte : hibiscus, orchidée, poinsettia. Les meilleurs résultats ont été obtenus sur l'hibiscus malgré la multitude de ravageurs qui l'affectent : pucerons, tétranyques, thrips, aleurodes et même la punaise terne dans certains cas. C'est d'ailleurs cette dernière, pour laquelle il n'existe aucun moyen de lutte biologique qui vient déranger le programme. Autrement, les résultats sont très positifs et le coût d'utilisation de la lutte biologique demeure acceptable. Les thrips sont assez bien contrôlés grâce à Amblyseius cucumeris en sachet à libération lente et Hypoapis dans les pots dès le départ. L'enlèvement des fleurs permet également de réduire grandement les populations de thrips.

Dans l'orchidée, mouches noires et tétranyques sont bien contrôlés par les auxiliaires. Cependant, la lutte aux cochenilles farineuses des serres (Pseudococcus longispinus, « longtailed mealybug ») est irrégulière par manque de prédateurs efficaces et on doit parfois compléter par une application localisée d'insecticide (ex. : Enstar). Dans le poinsettia, comme les boutures arrivent souvent avec Bemisia et des résidus de pesticides, le contrôle des aleurodes (Bemisia argentifolii et Trialeurodes vaporariorum) avec Eretmocerus/Encarsia en mélange est souvent difficile et coûteux. En fait, peu de serristes ont vraiment réussi à un coût raisonnable, même avec des introductions préventives. Identifier Bemisia parasité par Eretmocerus reste difficile; L'accessibilité à une banque d'images améliorerait la situation.

Fleurs coupées

Il se fait peu de fleurs coupées au Québec et la rose demeure encore la principale production dans laquelle la lutte biologique est favorisé par la technique du "bending". Pour des raisons de qualité et de marché, cette technique est peu populaire au Québec. Mais la technique du "bending" augmente les chances de réussite en créant un microclimat végétal stable et humide qui favorise l'établissement et la conservation des prédateurs. Seuls les thrips demeurent encore problématiques; Orius ne fonctionne pas alors qu'Amblyseius cucumeris et Hypoaspis spp. ne suffisent pas à la tâche. Le coût et le temps consacré au dépistage et à l'implantation des auxiliaires deviennent excessifs.

Vivaces

Bien peu de serristes peuvent se vanter d'avoir réussi la lutte biologique dans les vivaces. Le coût associé peut être assez élevé ($3/m2). La diversité des plantes et des ravageurs (aleurodes, thrips, mouches noires, pucerons, tétranyques et cicadelles) dans une même serre complique la lutte biologique; de plus, les basses températures de nuit ne sont pas favorables à plusieurs des auxiliaires. Les acariens prédateurs (Hypoaspis, Phytoseiulus, Amblyseius cucumeris, A. degenerans, A. fallacis) donnent de très bons résultats. Phytoseiulus persimilis demeure champion dans la lutte aux tétranyques et A. fallacis constitue un bon complément car il réussit à s'établir. Même l'usage du ricin à titre de plante réservoir pour A. degenerans a fourni un joueur supplémentaire dans la lutte aux thrips qui s'est améliorée. Orius par contre ne réussit pas à s'établir (cycle plus long), contribue peu à la réduction des thrips ou quitte les serres. L'usage de plantes indicatrices pour détecter les tout premiers foyers d'infestation est une pratique qui facilite le dépistage : Viola pour les pucerons; Ajuga et Filipendula pour les tétranyques; les labiées (Salvia, Lamium, Monarda, Eupatorium) pour les aleurodes; le ricin et les hémérocalles pour les thrips.

Le contrôle des aleurodes des serres est un succès avec Encarsia introduit en prévention et sur une base régulière. On ne peut pas en dire autant pour le contrôle des pucerons (puceron vert du pêcher surtout) avec Aphidoletes qui ne s'établit pas, même avec un éclairage d'appoint et les soins apportés pour augmenter le taux d'accouplement (sceau fermé sur fond de sable humide) avant de le relâcher en serre. Aphidius offre malgré tout un bon contrôle en temps normal, mais il ne parvient pas à freiner les explosions de populations lors des chaudes journées du printemps. Des essais avec les coccinelles Harmonia axyridis et Hippodamia convergens n'ont pas donné des résultats intéressants. Toutefois, en l'absence de résidus de pesticides, des syrphes et la coccinelle maculée ont migré naturellement dans les serres pour achever le contrôle. Sinon, on intervient chimiquement, et de façon localisée, sur les jeunes foyers d'infestation. Finalement, il semble que l'implantation de haies composites favorisant les populations naturelles d'auxiliaires autour des serres permette d'améliorer considérablement la performance de la lutte biologique dans cette production. Il s'agit d'une avenue fort intéressante à laquelle il faudra s'attarder davantage et qui fera d'ailleurs l'objet d'observations et d'expérimentations en 2002.

Aménagements intérieurs et serres d’enseignement

Les aménagements intérieurs (ex. : Biodôme de Montréal, Jardin botanique de Montréal, écoles horticoles) auxquels se greffent une partie éducative, de recherche, de production, de collection ou de démonstration utilisent la lutte biologique depuis plusieurs années. Quelques atriums privés ont également opté pour la lutte biologique en obtenant d’excellents résultats. Les meilleurs résultats sont observés dans des plantations permanentes où les plantes sont moins stressées et où les auxiliaires s’établissent bien. Les serres de collection, de production ou de recherche rattachées aux institutions utilisent de plus en plus la lutte biologique. 

Le manque de prédateurs efficaces et disponibles commercialement représente une problématique importante dans les aménagements intérieurs. La liste des ravageurs moins communs et pour lesquels il n’existe pas d’auxiliaires est assez importante : Pseudococcus longispinus ou la cochenille farineuse des serres (« longtailed mealybug »), de nombreuses espèces de cochenilles (syn : kermès; « scales »), Panonychus citri (« citrus red mite »), Polyphagustarsonemus latus (« broad mite »), plusieurs espèces de thrips autres que Frankliniella occidentalis (ex. : Echinothrips americanus, Hercinothrips femoralis, Selenothrips rubrocinctus, Heliothrips haemorrhoidalis, Liothrips sambuci). Pour palier à ce manque, certaines institutions en Amérique du Nord commencent à faire leur propre élevage de prédateurs qu’ils s’échangent par la suite. D’ailleurs, les chercheurs démontrent un intérêt croissant dans ce domaine parce que l’habitat est complexe, intéressant et permet un contact étroit avec le grand public, ce qui offre une excellente occasion d’éduquer cette clientèle aux bénéfices de la lutte biologique.

Conclusion

Les serristes qui se tournent vers la lutte biologique parce que les pesticides ne fonctionnent plus, échouent et retournent plus facilement à l'option chimique. Mais l’intérêt et le potentiel de la lutte biologique en ornemental sont énormes. Il reste encore beaucoup à faire au niveau de la recherche, de l'expérimentation, de l'éducation (consommateurs, serristes, professionnels) et de la formation, mais la lutte biologique et intégrée est la voie de l’avenir, un avenir plus proche qu’on le pense.


Liette Lambert est agronome, conseillère en horticulture (serres et petits fruits) au Centre de services horticoles de Saint-Rémi du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec.

L’auteure remercie les personnes suivantes pour leur collaboration : Gaétan Gagnon, agr., Côté Jardin, producteur de vivaces à l'Acadie; Alain Cécyre, agr., représentant technique, Plant Prod Québec; Thierry Chouffot, représentant technique, Koppert Biological Systems; Andrée Roy, d.t.a., MAPAQ, Centre de services horticoles de Laval; Susan Johnson, entomologiste, Biodôme de Montréal.

 

© 2002 - Société d'entomologie du Québec

Dernière mise à jour: 13 août 2002