Antennae Vol. 11 no. 2 Printemps 2004

Coccinelles et lutte biologique :
quel avenir pour ce couple mythique ?


Bruno Fréchette et Jean-Louis Hemptinne
 

À la fin du 19e siècle, le contrôle spectaculaire de la cochenille Icerya purchasi Mask. obtenu dans les vergers d’agrumes de la Californie à la suite de l'introduction du prédateur australien Novius (Rodolia) cardinalis (Muls.) fut à l'origine d’un engouement particulier pour les coccinelles (Dixon 2000). Depuis, de nombreux chercheurs ont tenté de mettre au point différentes méthodes de lutte biologique contre les homoptères où les coccinelles devaient jouer un rôle central (e.g. Hagen 1974). Aujourd’hui, toutefois, nous nous devons de constater que le succès californien précité constitue une exception plutôt que la règle : la plupart des tentatives d'utilisation de coccinelles en lutte biologique se sont soldées par des échecs (Dixon 2000). La question qui s’impose aujourd’hui est de savoir pourquoi.

Cet article présentera brièvement les différents contextes d’utilisation des coccinelles en lutte biologique avant de se pencher sur les hypothèses pouvant expliquer leur manque de succès.
 

La lutte biologique et les coccinelles

Les méthodes d'intervention en lutte biologique impliquant l’utilisation de coccinelles peuvent être classées en trois grandes catégories (Obrycki et King 1998) :

L’introduction d'espèces exotiques à un écosystème. À l’origine, cette méthode vise à rétablir un équilibre biologique perturbé d’une région à la suite de l’introduction inopinée d’un insecte ravageur. L’ennemi naturel introduit à son tour provient du même territoire que le ravageur. Le cas de N. cardinalis se place dans cette catégorie. Malheureusement, de nombreuses introductions d’organismes ont également été effectuées dans des contextes moins justifiés que le cas précité puisqu’ils ne mettaient pas en présence un complexe ennemi naturel / proie ayant co-évolués (e.g. Elliott et al. 1996). De plus, l’introduction d’espèces exotiques constitue aujourd’hui un sujet controversé, alors que la communauté scientifique prend conscience du fait que cette action peut perturber la composition spécifique d’un milieu et même entraîner l'extinction de certaines espèces (Simberloff et Stiling 1996; Evans 2004). En Amérique, la coccinelle asiatique, Harmonia axyridis Pallas, connue de nombreux Québécois lui ayant malgré eux offert un gîte hivernal, est l’exemple typique d’une espèce invasive susceptible de provoquer la disparition d’espèces indigènes*.

Le lâcher massif d’individus indigènes provenant d'élevages industriels. Le lâcher massif de larves de coccinelles semble être une méthode prometteuse et peut permettre de contrôler les populations de pucerons (Wyss et al. 1999). Cependant, le coût des élevages de masse demeure trop élevé à ce jour et les méthodes de lâchers des coccinelles ne sont pas encore au point (Kehrli et Wyss 2001). En attendant des améliorations, cette méthode ne semble pas économiquement applicable.

La manipulation des agroécosystèmes afin d'attirer ou de conserver les espèces locales. Contrairement aux deux procédés décrits plus haut, cette stratégie présente l'avantage d'être une méthode aux effets durables et moins discutables sur les plans éthique et écologique. L'objectif est généralement de modifier un agroécosystème classique, soit en le complexifiant ou en y ramenant une partie de la végétation d'origine. Le principe repose sur l'idée que les milieux complexes, en conservant une grande diversité biologique, seraient moins sensibles aux explosions démographiques des ravageurs (Root 1973; Andow 1991).
Ceci peut s’appliquer de diverses façons. Par exemple, dans les vergers, le tapis végétal ou les bandes fleuries entre les allées d’arbres fruitiers sont des aménagements végétaux censés supporter une population de pucerons (ou autres proies). Ils joueraient ainsi un rôle de réservoirs à coccinelles en les attirant et les maintenant dans les vergers lorsque les populations de pucerons sont faibles dans les arbres. Ensuite, lorsque survient l'infestation de pucerons arboricoles, ces coccinelles pourraient intervenir rapidement et de façon massive (Obrycki et King 1998).

* Malgré la situation préoccupante en Amérique du Nord, il est étonnant de constater que la coccinelle asiatique est toujours disponible dans les grandes jardineries françaises et est vendue en tant que « solution écologique » aux problèmes de pucerons. Pourquoi ne pas appliquer le fameux « principe de précaution » si cher à la République Française ?

L’aménagement de l’agroécosystème démontre un certain potentiel pour le contrôle des pucerons des cultures herbacées (Banks 2000; Dixon 2000). La situation semble toutefois plus sombre en ce qui concerne les arboricultures (Bugg et Dutcher 1993; Brown et Glenn 1999). En effet, dans les vergers, ces aménagements font généralement augmenter le nombre de coccinelles dans la strate herbacée (tapis végétal ou bandes fleuries), mais pas dans la canopée des arbres (Bugg et Waddington 1994).
Pourquoi les coccinelles n’agissent-elles pas de la façon dont nous l’entendons ? Il semble aujourd’hui judicieux de s'arrêter et de faire le point afin d'identifier les causes possibles des échecs observés.
 

Les coccinelles aphidiphages :
de bonnes candidates pour la lutte par aménagement ?

Les chercheurs et les agriculteurs sont en quête du prédateur idéal, celui qui répondra de façon massive à un (ou plusieurs) ravageur(s) des cultures et ramènera sa (leurs) population(s) sous le seuil économique de dégâts. Pour se voir attribuer cet honneur, un insecte prédateur devrait, entre autres, avoir de bonnes capacités de dispersion et de recherche ainsi qu’une réponse agrégative et numérique élevées aux foyers de proies (Beddington et al. 1978). Cependant, ces caractéristiques ne sont pas nécessairement avantageuses pour les prédateurs. De fait, les résultats obtenus dans les programmes de lutte biologique semblent démontrer que les coccinelles aphidiphages ne correspondent pas à cet idéal (Dixon 2000).
Afin d'expliquer ces échecs, Mills (1982a) s’est penché sur les caractéristiques biologiques des coccinelles et de leurs proies. Puisque les coccinelles prédatrices de cochenilles (les coccinelles coccidiphages) ont typiquement obtenu plus de succès en lutte biologique que les aphidiphages, il a comparé les deux groupes afin de tenter de mettre en exergue leurs propriétés respectives. De cette comparaison, l'auteur propose deux théories pour expliquer l’insuccès des coccinelles aphidiphages :

La théorie de la satiété. Les aphidiphages, contrairement aux coccidiphages, seraient moins spécifiques et consommeraient leur proie en entier. Ainsi, elles seraient régulièrement repues, entraînant de nombreuses périodes d'inactivité de prédation lorsque la densité de pucerons est élevée. Les coccidiphages, quant à elles, ne prendraient que les parties les plus digestibles de leur proie et pourraient ainsi consommer de manière continue et, en conséquence, tuer plus de proies. Magro et al. (2002), ont cependant démontré que la théorie de la satiété n'était pas fondée. Au contraire, les coccinelles coccidiphages passent même moins de temps à se nourrir que les aphidiphages.
La théorie du rapport des temps de développement. Les prédateurs aphidiphages, qui ont un temps de développement plus lent que celui de leur proie, seraient moins à même de réduire leurs populations que les prédateurs coccidiphages qui ont un temps de développement plus rapide que celui de leur proie.
Cette théorie fournit une explication intéressante (Kindlmann et Dixon 1999a, 1999b).

Les femelles des espèces dont les larves se développent plus lentement que les proies courent le risque de voir disparaître ces dernières avant la fin du développement de leurs larves. Pour réduire ce risque, une femelle doit éviter de pondre à proximité d’une proie dont le stade de développement est trop avancé (Fig. 1a). Pour les espèces aphidiphages, dont le temps de développement des larves est à peu près équivalent à la durée de vie d’un colonie de pucerons (Hemptinne et al. 1992), la fenêtre d’oviposition (i.e. le moment optimal de pondre par rapport au développement de la proie) serait donc relativement étroite et se situerait au début du développement d’une colonie de pucerons. Par contre, les coccinelles coccidiphages, qui ont un temps de développement plus rapide que celui de leur proie, ne subiraient pas la même contrainte (Fig. 1b). Leur fenêtre d’oviposition serait donc plus longue.

Cette théorie trouve des appuis solides dans les travaux de Dixon (2000). En observant les rapports de temps de développement, cet auteur démontre que les coccinelles qui ont un temps de développement long par rapport à celui de leur proie sont moins « efficaces » à réduire les populations de leur proie que celles qui ont un temps de développement plus rapide. Mais pourquoi ? La réponse se trouverait dans le comportement de ponte des coccinelles.
 

La stratégie de ponte des coccinelles aphidiphages

Afin de comprendre leur stratégie de ponte, il est d'abord important de déterminer quels sont les besoins et les contraintes des larves de coccinelles aphidiphages. Bien qu’elles puissent exploiter d’autres sources de nourriture (Hemptinne et Desprets 1986; Triltsch 1999), les pucerons constituent la nourriture favorisant le plus le développement des larves (Kalaskar et Evans 2001). Les larves néonates ont une capacité de déplacement relativement réduite et doivent capturer rapidement leur premier puceron pour survivre (Kawai 1976; Wratten 1973). Or, pour des raisons mécaniques, seuls les jeunes pucerons sont accessibles à ces petites larves (Wratten 1973). Chez Adalia decempunctata (L.), Dixon (1959) a démontré que la probabilité qu’une larve néonate capture son premier puceron dépend principalement de la densité de proie. En réponse à ces contraintes, les œufs de coccinelles sont donc souvent pondus à proximité des colonies de pucerons (Banks 1956; Wratten 1973).
Comme nous l’avons vu précédemment, la fenêtre d’oviposition des coccinelles aphidiphages est de courte durée et les femelles ont avantage à pondre leurs œufs relativement tôt au cours du développement d’une colonie de puceron (Fig. 1a). Les femelles qui pondent trop tard, courent le risque de voir la colonie de pucerons disparaître avant la fin du développement de leurs larves. Cette théorie est corroborée par des observations de terrain (Hemptinne et al. 1992; Osawa 2000). Le mécanisme par lequel les femelles évaluent l'âge de la colonie de pucerons n'est toutefois pas connu. Hemptinne et al. (2000) ont démontré que l’âge de la plante et la structure d’âge de la population de pucerons n’affectent pas la ponte des coccinelles. Il semble donc que les coccinelles n'utilisent pas de signaux directs provenant de la colonie de pucerons, mais des indices indirects.
La préférence d'un foyer plutôt qu'un autre peut également être dictée par la présence ou l'absence d'un prédateur, d’un parasite ou d’un compétiteur potentiel (Hassell et Southwood 1978). Bien que plusieurs types de prédateurs peuvent s'attaquer aux œufs et aux larves de coccinelles, les risques les plus importants proviennent des prédateurs généralistes qui partagent la même niche, soit les prédateurs intraguildes et les individus congénères (Agarwala et Dixon 1992). Chez les coccinelles aphidiphages, le cannibalisme représente effectivement un facteur de mortalité densité-dépendant très important (Hironori et Katsuhiro 1997).
Afin de minimiser le risque de prédation intraguilde, différentes espèces d'aphidiphages auraient coévolué de façon à se partager les pontes dans le temps et l'espace (Coderre et al. 1987; Musser et Shelton 2003). Une telle stratégie n'est évidemment pas possible pour diminuer les risques de cannibalisme. Puisque ces risques sont importants et qu'ils augmentent en fonction de la densité des œufs (Mills 1982b), les femelles devraient éviter de pondre là où des larves de leur espèce sont déjà présentes.
Un indice que les femelles se comportent ainsi a été obtenu en laboratoire par Hemptinne et al. (1992). Ces auteurs ont démontré que lorsqu’elles sont confinées avec des larves de même espèce, les femelles d'A. bipunctata retardent leur ponte et pondent moins d’œufs que lorsqu’elles sont seules. Par la suite, Doumbia et al. (1998) ont démontré que les femelles A. bipunctata et Coccinella septempunctata L. retiennent leur ponte lorsqu'elles se trouvent dans des boîtes de Pétri où des larves de leur espèce ont précédemment séjournées. Ces résultats laissent présager que la rétention de la ponte serait induite par une substance chimique (une phéromone anti-oviposition) présente dans les traces des larves. Plus tard, Fréchette et al. (2003) ont démontré en conditions semi-naturelles que les femelles A. bipunctata séjournent moins longtemps et sont plus réticentes à pondre sur des plants de fève marqués de traces larvaires que sur des plants témoins. Ces traces larvaires sont constituées d'au moins 40 composants, dont la majorité sont des alcanes (Hemptinne et al. 2001). Puisque les alcanes se répandent facilement sur la surface des plantes et qu'ils ne s'oxydent pas facilement, ils peuvent constituer un signal stable et efficace.
Ces travaux mettent en évidence le fait que le comportement de ponte des coccinelles aphidiphages a évolué en réponse aux contraintes que leur imposent les caractéristiques de vie (life history) de leurs proies. Dans cette perspective, il est intéressant de constater que d'autres membres de la guilde des aphidiphages ont également développé des mécanismes parallèles pour contourner les mêmes contraintes. Par exemple, plusieurs espèces de chrysopes (Ruzicka 1994, 1996) évitent également de pondre là où des larves de leurs espèces ont laissé des traces chimiques. Il semble donc que d’autres membres de la guilde des aphidiphages choisissent également les colonies de pucerons les plus prometteuses pour assurer le développement de leur progéniture.
 

Implication pour la lutte biologique

La stratégie de ponte adoptée par les coccinelles aphidiphages pourrait donc expliquer, du moins en partie, les échecs obtenus lors des différentes tentatives d'aménagement visant à améliorer le contrôle biologique des populations de pucerons (Bugg et Waddington 1994). En ne pondant qu'un nombre limité d'œufs dans les jeunes colonies de pucerons n'étant pas déjà exploitées, les coccinelles fournissent difficilement une réponse numérique agrégative. Cette réponse numérique agrégative serait nécessaire pour affecter de façon négative une population de proies ayant un taux de croissance supérieur aux taux de croissance ou d'attaque du prédateur (Beddington et al. 1978). Or, les coccinelles aphidiphages ont un taux de croissance largement inférieur à celui de leur proie puisque plusieurs générations de pucerons se succèdent au cours du développement d'une larve de coccinelle (Dixon 2000). De plus, le taux d'attaque des coccinelles ne compense pas ce faible taux de croissance, puisque la présence de quelques larves ne suffit généralement pas à diminuer la croissance démographique d'une colonie de pucerons (Wratten 1973; Dixon 2000). Ainsi, le fait que les coccinelles aphidiphages ne puissent fournir une réponse numérique agrégative obscurcit leur avenir en tant qu'agent de lutte biologique efficace dans le cadre d’un programme basé sur l’aménagement des agroécosystèmes.

Ce problème a réussi à être surpassé par Nunnenmacher (1998 dans Dixon 2000) lors d'une expérience effectuée en cultures herbacées. L'auteur a semé des rangées de fèves entre des rangées de laitue. Les fèves, en soutenant précocement une forte population du puceron Aphis fabae Scop., attirent les pontes des coccinelles. Plus tard, les plants de fèves sont coupés, forçant ainsi les larves de coccinelles à se disperser vers les laitues adjacentes. De cette manière, une diminution significative de la population de pucerons est observée dans les laitues. Toutefois, même si ces résultats peuvent sembler encourageants, deux problèmes se posent tout de même. Premièrement, ce type de résultats ne peut être obtenu que dans les cultures bidimensionnelles, comme les cultures herbacées; dans les cultures tridimensionnelles, comme les vergers, l'impact des larves de coccinelles venant d'un tapis d'herbacées sur les colonies de pucerons établies dans des arbres fruitiers est peu marqué (Hemptinne et al. 2003). Cela résulte sans doute du fait que le passage d'une culture herbacée à une strate arbustive entraîne une dilution des larves dans un volume de végétation plus grand. Deuxièmement, la méthode proposée par Nunnenmacher est très lourde et demande beaucoup de manipulations, pour finalement obtenir un résultat se rapprochant fort d'un lâcher de masse.
 

Perspective

L’actualité nous démontre que, malgré les échecs, la lutte biologique doit impérativement demeurer un sujet d'actualité. Toutefois, l’écologie doit être indissociable des recherches effectuées en lutte biologique. Plutôt que de continuer à procéder par essais et erreurs, il semble aujourd'hui important de se pencher sur les travaux effectués dans le passé afin de déterminer les causes de ces échecs. Il ressort de ces examens que les principales théories à partir desquelles sont élaborées les techniques actuelles de lutte biologique par aménagement ne reposent pas toujours sur des fondements écologiques solides. Ces théories semblent éluder totalement la notion de valeur reproductive (fitness) des agents de lutte. Or, le comportement des organismes impliqués dans les différents programmes de lutte biologique a évolué de façon à maximiser leur succès reproductif. Donc, plutôt que de chercher à plier les prédateurs (et autres organismes) à nos attentes anthropocentriques, ne devrions-nous pas nous-même aborder de façon plus flexible le problème en tenant compte de la réalité et des caractéristiques de ces organismes ?

En ce qui concerne les autres méthodes de lutte biologique, nous savons que les lâchers massifs de coccinelles indigènes peuvent apporter un contrôle suffisant des pucerons. Cependant, cette méthode se heurte d'une part au coût élevé des élevages de masse et, d'autre part, aux méthodes archaïques auxquelles nous devons avoir recours pour introduire ces insectes dans l'agroécosystème. Ces problèmes techniques sont-ils insurmontables ? Difficile à croire, alors qu’il est aujourd’hui possible de cloner une brebis et de créer du maïs insecticide. À l'époque où la biotechnologie nous permet de faire des prouesses dans le domaine de l'infiniment petit, il semble que nous soyons malheureusement incapables de mettre en place une biotechnologie à l'échelle des organismes. À quoi pouvons-nous attribuer ce retard ? Au manque d'intérêt des autorités dans le domaine de l'écologie ?
 

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Bruno Fréchette vient de compléter un doctorat sous la direction de Jean-Louis Hemptinne, chercheur au Laboratoire d'agro-écologie de l'École nationale de formation agronomique de Toulouse, France.
 


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Dernière mise à jour: 05 mai 2004